Après ces deux jours de visite éreintants, nous avons tous les deux besoin de repos. Le lendemain, nous restons donc à la guesthouse profiter des transats et de la piscine. La journée commence bizarrement avec la responsable qui nous demande de régler nos petits-déjeuners d’il y a trois jours ! Nous les avons évidemment payés, mais nous ne savons plus à qui. Elle soutient le contraire. Devant sa mauvaise foi, je plie et acquitte les 5 dollars qu’elle nous réclame. Elle m’a mis dans une humeur exécrable. Parti chercher mon ordinateur pour travailler sur une table du restaurant, passant près d’elle, je lui fais savoir, les yeux dans les yeux et sans complaisance, que j’ai donné le billet à la personne présente à la réception. Sans attendre, je m’installe et tente de bosser un peu. Mais mon esprit est ailleurs, je ne parviens pas à me concentrer. Un quart d’heure plus tard, la jeune femme revient et me tend, confuse, les 5 dollars que je lui ai versés tout à l’heure. La personne qui travaillait à la réception à ce moment-là lui aurait avoué avoir oublié de le dire. Pour clore le débat, je glisse l’argent dans ma poche et vais m’allonger sur un transat. Je suis trop énervé pour écrire la moindre phrase !


En fin d’après-midi, nous partons en quête d’une moto. Après discussion auprès d’un jeune loueur, nous nous mettons d’accord sur le prix, très cher, de 9 US dollars la journée. Je lui avoue que je la garderai jusqu’au moins 20 heures demain. Il accepte. Je règle. Il s’en va préparer l’engin et revient quelques instants plus tard avec deux casques. Il m’explique par où passer pour éviter les contrôles de police. À Siem Reap, il faut théoriquement une licence cambodgienne pour pouvoir conduire une moto ; je n’ai que mon permis international. Après ses remarques et l’échange de nos adresses What’sApp, il me redemande le plus sérieusement du monde les 9 dollars de la location. J’éclate d’un tel mauvais rire qu’il ne pipe plus mot. Pendant que Chantal lui rappelle qu’on a déjà payé, je prends les clés, les casques et sors. Cet état d’esprit cambodgien commence à me peser sérieusement. Deux fois dans la même journée, serait-ce la nouvelle normalité ? Je pense que sur le nombre, ces arnaqueurs doivent parfois réussir leur coup. Ancien commerçant, je déteste au plus haut point ce genre de pratiques. Nous partons en bécane par l’itinéraire qu’il m’a indiqué en prenant bien soin d’éviter le secteur de Pub Street et du Vieux Marché où les flics attendent les touristes en infraction. Et, vu le nombre de loueurs, ceux-ci sont légion. Ce soir, nous prenons donc notre bière, encore meilleure que d’habitude après les péripéties de la journée, chez Madam Moch…

Lorsque nous partons à 6 h 40 pour Banteay Srei, à près de 40 kilomètres de la guesthouse, Chantal a une extinction de voix. Embêtant, mais, au moins, je serai tranquille ! Le soleil vient de se lever et une légère brume flotte au-dessus des rizières. La moto marche bien. En cours de route, nous cherchons un endroit où prendre un petit-déjeuner. Nous n’en trouvons pas. Heureusement !…
Nous garons la bécane sur le parking du temple. Visiblement, nous sommes les premiers. Nous déposons les casques dans le coffre. Une autre moto arrive à ce moment-là et se range juste à côté de la nôtre.

« C’est pas vrai ! » sont les premières paroles qui nous parviennent aux oreilles.


Chantal et moi mettons plusieurs secondes avant de réagir. Avec leur casque sur la tête, nous ne les reconnaissons pas immédiatement. Mais lorsque Gérald enlève le sien, nous partons tous les quatre dans un rire à réveiller les dieux qui doivent dormir tout près. Valérie descend à son tour et se jette dans nos bras. Incroyable, complètement improbable ! À 7 h 30 du matin, dans un village perdu à 40 kilomètres de Siem Reap, à plus de 10 000 kilomètres de chez nous, nous retrouvons là de bons amis rennais venus passer un moment au Cambodge avant de repartir en France pour les fêtes ! Encore sous l’emprise de l’émotion, nous allons prendre le café que nous n’avons heureusement pas trouvé tout à l’heure. Tout à la joie de nous retrouver, nous restons discuter sans nous rendre vraiment compte de l’heure. Mais lorsque nous apercevons les premiers taxis débarquer leurs clients, nous nous dépêchons d’entrer dans le temple encore pratiquement désert à cette heure. Comme moi, Gérald s’adonne à la photo. Nous prenons tous les deux les devants, laissant les filles discuter entre elles. Enfin, surtout Valé ! Chantal, avec son extinction, a énormément de mal à prononcer une parole !


Nous n’avons visité ce monument que lors de notre première venue à Angkor. Nous apprécions d’y revenir. Avec Ta Prohm, Bayon et Preah Khan, il fait en effet partie de nos préférés. Malraux, aussi, l’aimait bien. Il tenta même d’y dérober des bas-reliefs, mais fut pris sur le fait. Cela ne l’empêcha pas de devenir Ministre de la Culture dans notre pays ! Ceinturé par des douves plantées de lotus, dédié à Shiva, Banteay Srei — ou Citadelle des Femmes — est un édifice sculpté dans le grès rose dont la teinte change en fonction de l’orientation du soleil. Dans la cour intérieure, des singes en pierre gardent les pavillons dont les façades sont gravées d’élégantes figurines et de motifs floraux. Leurs frontons arborent des scènes mythologiques d’une incroyable finesse. Avec la belle lumière, Gérald et moi mitraillons dans toutes les directions. Mais il faut se dépêcher ; les groupes commencent à envahir la place et les éliminer du cadre devient difficile. Après en avoir, malgré tout, refait le tour, nous quittons presque à regret ce superbe temple et allons prendre un petit-déjeuner bien mérité près du parking.

Sans emploi du temps bien précis, nous décidons d’accompagner nos amis au Banteay Kdei et au Bayon. Ce sera la seconde fois pour nous, mais nous apprécions beaucoup ces deux ensembles. Pas de soucis, donc !…

Nous terminons la journée devant Angkor Wat, emblème national et monument le plus célèbre du pays. Assis en bordure des douves, nous assistons, à l’écart de la foule, au coucher de soleil. L’édifice baigné dans cette lumière de fin d’après-midi prend de jolies teintes avant de s’éteindre complètement au moment où l’astre disparait. Il est alors temps pour nous de regagner nos pénates. Mais auparavant, nous allons tous les quatre déguster une ou deux bières dans un bar de Pub Street. Valérie et Gérald ont réservé leur soirée dans un restaurant de Siem Reap. Nous nous donnons donc rendez-vous demain matin pour le petit-déjeuner. Je passe chez le loueur lui dire que je garde la moto une journée de plus. Sa femme me fait cadeau d’un dollar sur le tarif débattu hier. Je lui règle donc les 8 dollars demandés et pars aussitôt avant qu’elle ne change d’avis. C’est bizarre, je n’ai plus confiance !…

Gérald et Valérie arrivent après l’heure prévue. Ils tentaient de renégocier le prix de leur moto louée pour une durée de 5 jours. L’hôtel leur facture en effet 15 dollars la journée et a gardé leurs passeports. Presque deux fois plus cher pour une bécane moins bien que la nôtre, cela parait vraiment exagéré. Par contre, ça risque d’être dur de rabattre le prix !



Enchantés de leur repas d’hier soir, ils passent aujourd’hui leur dernier jour au Cambodge. Ce soir, ils décollent pour la France. Après une soupe très quelconque, nous enfourchons nos motos pour prendre la direction du Tonlé Sap en longeant la rivière. Dans un village, nous faisons une halte dans un petit marché et achetons des bananes frites à une jeune fille ravie de nous servir. Ça change des odieuses barmaids de Pub Street ! Nous pénétrons aussi dans un ou deux temples et photographions quelques ponts et passerelles qui enjambent le cours d’eau. En fait, je suis déçu. Sur celui-ci, les maisons sur pilotis ont totalement disparu. Un cliché que j’avais pris la dernière fois vient le confirmer à nos amis. L’intérêt de la balade s’en trouve évidemment bien diminué, d’autant plus que, plus loin, le village que nous avons connu flottant sur le Tonlé Sap se retrouve aujourd’hui au milieu des rizières et des cultures de lotus. Je m’arrête tout de même prendre quelques photos des habitations perchées sur leurs hauts pilotis en compagnie de Gérald. Quant à Chantal et Valérie, elles préfèrent rester tailler la bavette sous l’une d’elles, bien à l’abri du soleil. Nous poussons la balade jusqu’au port d’embarquement, sinistre et en plein aménagement. Pourra-t-il fonctionner avant que le lac se soit retiré encore plus loin ? Cette question nous laisse tous les quatre perplexes. Nous savons que la hauteur fluctue avec le débit du Mékong, mais celui-ci, de plus en plus régulé par les nombreux barrages construits en amont, a certainement moins de force aujourd’hui qu’auparavant. J’espère me tromper…

Nous regagnons tranquillement Siem Reap où nous emmenons nos amis qui mangent le midi chez Madam Moch. Nous passons là nos deux dernières heures ensemble, à rire de la chance de nous être rencontrés à nouveau ! C’est tout de même fou : le 24 juin 2012, nous nous croisions une première fois et déjà par le plus pur des hasards dans une guesthouse de Kuala Lumpur en Malaisie. Il faudra qu’on trouve une explication à tout cela… Pleins d’émotion, nous les quittons en leur souhaitant un bon retour en France et d’excellentes fêtes.
Nous voilà encore une fois seuls. On s’habituerait très vite à la présence d’amis autour de soi ! Pour chasser la tristesse et l’ennui, nous rentrons préparer nos sacs pour le départ prévu à 6 heures demain matin.

Nous allons ensuite rendre la moto au loueur qui croit entendre un drôle de bruit dans le moteur lorsque nous arrivons. Je lui rétorque que, n’étant pas mélomane, je ne peux pas faire la différence avec celui d’hier. Il n’insiste pas. Nous, non plus ! Bye !
Installés depuis près d’une heure dans un restaurant tout proche, nous en repartons sans avoir été servis. Nous n’étions pourtant que deux tables ! En passant devant une boulangerie de luxe, tandis que Chantal choisit un pain au chocolat, je me rabats sur une baguette croustillante qui se révèlera franchement bonne. Nous avons presque bien fait de fuir cette satanée cantine… Mais, énervé comme je le suis, je ne m’endors qu’au beau milieu de la nuit.
Deux heures et demie plus tard, le réveil sonne…
© Alain Diveu