Alain Diveu
  • Accueil
  • Galeries
  • Blog
  • Books
  • Profil

Réflexions balinaises

01/05/2026

Deux mois à Ubud

Alain et Chantal

L’arrivée

L’avion amorçait sa descente au-dessus d’un océan d’un bleu presque irréel. Alain, soixante-dix ans, regardait par le hublot avec une émotion intacte, celle d’un homme qui revient là où quelque chose en lui s’est déjà déposé. À côté de lui, Chantal serrait doucement sa main.

— On y est, murmura-t-elle.

Il hocha la tête, incapable de répondre. Bali n’était pas seulement une destination. C’était devenu, au fil des années, une seconde respiration.

Ils n’étaient pas revenus depuis deux ans. Trop longtemps.

À leur arrivée, la chaleur les enveloppa immédiatement, épaisse et familière. Le parfum mêlé de fleurs, d’encens, de riz  et d’humidité leur donna l’impression de retrouver un souvenir vivant.

Kadek les attendait dans le hall de l’aéroport, sourire large, bras ouverts.

— Alain ! Chantal !

Les retrouvailles furent simples et chaleureuses, sans besoin de mots inutiles. Kadek avait vieilli lui aussi, mais son regard restait le même : lumineux, habité.

— Nami House vous attend, dit-il. Desa a tout préparé.

Sur la route vers Ubud, Alain observa les paysages défiler : rizières en terrasses, temples discrets, offrandes posées au sol. Rien n’avait vraiment changé, et pourtant tout semblait plus précieux.

— Tu te rends compte, dit Chantal, on est revenus.

— Oui… et cette fois, on prend le temps.

Nami House

Nami House était exactement comme dans leur souvenir : un petit havre de paix caché derrière une porte en bois sculpté. Le jardin était luxuriant, rempli de frangipaniers et de statues recouvertes de mousse. La petite piscine les attendait.

Desa les accueillit avec une douceur infinie.

— Bienvenue à la maison.

Le mot “maison” toucha profondément Chantal.

Leur chambre donnait sur une petite terrasse où l’on entendait l’eau d’une fontaine couler sans interruption. Alain posa son sac de voyage, inspira profondément, puis se tourna vers sa femme.

— On ne bouge plus.

Elle rit.

— Deux mois, c’est déjà pas mal.

Le soir même, Kadek leur parla de Mako.

— Il a un atelier un peu plus loin maintenant. Toujours peintre… toujours un peu fou.

— Parfait, répondit Alain. C’est exactement pour ça qu’on l’aime.

La moto de Mako

Le lendemain matin, ils partirent à pied jusqu’à l’atelier de Mako. Le chemin serpentait entre des petites maisons et des temples familiaux.

Mako était là, devant une toile colorée, couvert de peinture.

— Alain !

Ils s’étreignirent comme deux vieux amis.

— Tu n’as pas changé… sauf les cheveux, dit Alain.

— Toi non plus… toujours la boule à zéro !

Ils éclatèrent de rire.

Après les retrouvailles, Mako leur montra la  moto qu’il venait tout juste d’acheter pour eux.

— Elle est toute jeune et souhaite découvrir l’île.

Chantal leva un sourcil.

— Comme nous, alors !

Ils décidèrent de la louer pour leurs deux mois.

Alain posa la main sur le guidon.

— On va aller partout !

Et il le pensait.

Les jours qui s’étirent

Les jours commencèrent à s’écouler différemment. Sans urgence. Sans obligation.

Le matin, ils prenaient leur café sous un pavillon — le bale — posé devant la piscine. Tous les jours, Desa leur apportait pancakes à la banane et fruits frais.

Puis ils partaient en moto, sans plan précis.

Un jour vers Tegallalang, un autre vers des villages plus éloignés.

Ils s’arrêtaient souvent sans raison : pour regarder un artisan, pour écouter un gamelan au loin, ou simplement pour admirer un paysage et sa lumière.

— Tu te souviens, dit Chantal, quand on courait partout ?

— Oui… on avait peur de manquer quelque chose.

— Et maintenant ?

— Maintenant, on regarde.

L’île au rythme des jours

Chaque matin apportait une direction nouvelle.

Alain et Chantal enfourchaient la moto de Mako et laissaient l’île décider pour eux. Une route devenait un chemin, un chemin devenait une découverte.

Ils traversaient des villages où les enfants leur faisaient signe en riant, où les anciens les saluaient d’un simple regard, toujours accompagné d’un sourire.

— Ici, dit Chantal, les gens prennent le temps de voir.

Un jour, ils furent invités à assister à une cérémonie dans un temple.

Ketut, leur ancienne logeuse devenue une amie, leur avait expliqué les gestes, les offrandes, le respect silencieux.

Revêtus de leur sarong, ils s’assirent parmi les habitants, enveloppés par les sons du gamelan et les parfums d’encens.

Alain observa les visages concentrés, les mains jointes, les regards tournés vers quelque chose d’invisible.

— On est invités à regarder sans comprendre, murmura-t-il.

— Peut-être que comprendre n’est pas nécessaire, répondit Chantal.

Un autre jour, ils s’arrêtèrent longuement devant une rizière. Le vert était presque irréel, structuré par les courbes parfaites des terrasses.

Un paysan travaillait lentement, les pieds dans l’eau. Alain le regarda longtemps.

— Tout semble simple… et pourtant ça ne l’est pas.

Ils échangèrent quelques mots, maladroits mais sincères. L’homme sourit, comme si cela suffisait.

Les journées se ressemblaient sans jamais être identiques. Un café partagé, une discussion improvisée, une offrande déposée au coin d’une rue.

Chaque rencontre, même brève, laissait une trace.

— Tu remarques ? dit Chantal un soir. Personne ne semble pressé.

— Peut-être qu’ils savent quelque chose que nous avons oublié.

Ils continuaient à rouler, à s’arrêter, à observer. Non plus comme des visiteurs. Mais comme des passagers attentifs d’un monde qui ne leur appartenait pas, et qui pourtant les accueillait pleinement.

Crémation royale

Un jour, Kadek leur proposa quelque chose de rare.

— Une crémation royale aura lieu à Gianyar. C’est différent… plus grand, plus ancien.

Ils acceptèrent sans hésiter.

Le matin des funérailles, ils quittèrent Ubud très tôt. La route était déjà animée, comme si toute l’île se dirigeait vers le même point. À leur arrivée, ils furent saisis par l’ampleur de la cérémonie.

Une tour funéraire gigantesque — le bade — s’élevait vers le ciel, haute de plusieurs mètres, décorée d’or, de tissus jaunes et blancs, de motifs complexes représentant des divinités et des créatures mythologiques.

— C’est pour un roi, expliqua une jeune femme, Putu, venue à notre rencontre.

Autour, des dizaines d’hommes s’activaient. Certains portaient la structure, d’autres coordonnaient les mouvements. Le gamelan résonnait, mais ici, il était plus puissant, presque martial. Des prêtres en blanc dirigeaient les rituels, leurs gestes précis, codifiés, transmis depuis des générations.

Chantal ne savait plus où regarder.

— C’est… immense.

— Oui, dit Alain. Et pourtant tout semble maîtrisé.

Le cortège s’ébranla. Des centaines d’hommes soulevèrent la tour. À chaque carrefour, ils la faisaient tourner brusquement, la secouaient, la faisaient pivoter dans un chaos organisé.

— Pour perdre l’âme, murmura Putu.

La foule suivait, dense, colorée, vibrante. Les femmes portaient des offrandes encore plus élaborées que celles qu’ils avaient vues auparavant : des pyramides de fruits, des compositions florales délicates, des gâteaux empilés avec une précision presque architecturale.

Puis vint le sarcophage. Un immense taureau blanc — lembu — richement orné, symbole de force et de passage vers l’au-delà.

Le contraste entre la solennité et l’énergie du moment troubla Alain.

— Ce n’est pas un adieu… c’est une transformation publique, dit-il.

Arrivés sur le lieu de crémation, l’atmosphère changea légèrement. Plus concentrée. Plus dense.

Le corps, enveloppé de tissus, fut extrait de la tour et placé dans le taureau. Les prêtres récitèrent des mantras. L’encens s’éleva en volutes épaisses.

Puis le feu fut allumé.

Les flammes prirent rapidement, dévorant les ornements, montant haut dans le ciel. La chaleur devint intense.

Chantal sentit ses yeux se remplir de larmes, sans tristesse précise.

— C’est beau… murmura-t-elle.

Alain acquiesça. Autour d’eux, certains prenaient des photos, d’autres discutaient calmement. La mort n’était pas cachée. Elle était partagée.

Putu leur parla doucement :

— L’âme est libérée aujourd’hui. Elle pourra rejoindre ses ancêtres… puis revenir.

Alain resta silencieux longtemps. Il regarda les flammes, puis le ciel. Pour la première fois, il sentit que la fin n’était peut-être pas une rupture, mais un passage inscrit dans un cycle plus vaste.

Sur le chemin du retour, ils parlèrent peu. Quelque chose s’était déplacé en eux. Pas une réponse. Mais une autre manière de poser les questions.

Les jours suivants, cette cérémonie resta en eux comme une présence. Discrète. Mais profonde. Et avait changé leur manière de regarder le temps qui passe.

Construction des ogoh-ogoh à Munggu

Le matin, ils prirent la route vers Munggu, un village dont Alain parlait avec une précision presque affectueuse.

— C’est là que j’ai vu mes premiers ogoh-ogoh, dit-il. Pas pour les touristes… simplement pour eux.

La lumière était encore douce. Le village semblait calme, presque ordinaire. Dans une cour, des jeunes travaillaient déjà. Des structures de bambou s’élevaient, fragiles en apparence, recouvertes peu à peu de papier, de peinture, de tissus. Des mains s’activaient partout, concentrées, patientes.

Chantal s’approcha. Un visage de monstre prenait forme. Les yeux, exagérément ouverts, semblaient déjà habités.

— C’est impressionnant… murmura-t-elle.

Ils restèrent un moment à regarder les gestes, les détails, la lente construction de ces créatures éphémères. Rien de spectaculaire. Juste une attention collective.

Ils repartirent en fin de matinée.

— Tu vois, dit Alain, c’est ça qui m’intéresse.

— Avant le spectacle du défilé.

— Oui…

Le défilé des ogoh-ogoh

Alain avait insisté pour rester à Ubud. Il n’aimait plus conduire dans la nuit.

— Ce ne sont pas les défilés de Munggu. Là-bas, c’est… différent. Mais assister à celui-ci est toujours mieux que rien !

Après une jolie balade en moto dans les villages environnants, la route, en cette fin d’après-midi, était déjà chargée, saturée de scooters et de voitures. Plus ils approchaient de la ville, plus la circulation devenait dense.

— On n’est pas les seuls à avoir eu l’idée, murmura Chantal.

Alain esquissa un sourire.

— Non… mais on va essayer de regarder autrement.

Dans les rues étroites, des groupes de jeunes s’affairaient autour d’immenses structures colorées. Les ogoh-ogoh — ces monstres de papier et de bambou — attendaient la nuit.

Certains avaient des visages grimaçants, d’autres des yeux exorbités, des corps déformés, exagérés, presque vivants.

— Ils représentent les esprits négatifs, expliqua Alain. Tout ce qu’on doit laisser partir.

Chantal observait les détails : les griffes, les dents, les peintures vives.

— Ils sont effrayants… et fascinants.

La nuit tomba rapidement. Les rues se remplirent encore davantage. Les touristes affluaient, serrés les uns contre les autres. L’air devenait chaud, dense, chargé d’odeurs de nourriture, d’encens et de fumée. Le bruit monta peu à peu. Tambours. Voix. Rires.

Puis le défilé commença.

Portés à bout de bras par des groupes de jeunes hommes, les ogoh-ogoh avancèrent dans la foule. Ils oscillaient, tremblaient, semblaient presque animés d’une vie propre.

À chaque carrefour, ils étaient secoués, tournés brusquement, comme pour désorienter les esprits qu’ils incarnaient.

— Comme pour les perdre, dit Chantal.

Alain acquiesça.

Les visages des porteurs étaient tendus, concentrés, mais aussi traversés d’une forme de fierté. Autour d’eux, les spectateurs prenaient des photos, criaient, riaient.

Le contraste était saisissant.

— C’est devenu un spectacle, murmura Alain.

— Oui… mais pas seulement.

Ils regardaient au-delà de la foule. Dans certains regards, dans certains gestes, quelque chose restait intact. Une intention. Une mémoire. Un lien.

Un ogoh-ogoh particulièrement imposant passa devant eux. Une créature aux bras démesurés, au regard furieux, la bouche ouverte comme dans un cri silencieux.

Chantal frissonna.

— On dirait qu’il nous regarde.

— Peut-être qu’il regarde en nous, répondit Alain.

Le défilé dura longtemps.

Puis, peu à peu, la foule se dispersa.

Sur le chemin du retour, le bruit retombait lentement.

— Tu es déçue ? demanda Alain.

Chantal réfléchit.

— Non… mais c’est étrange.

— Oui.

— Il y a deux choses en même temps.

— Lesquelles ?

— Ce qu’ils vivent… et ce qu’on regarde.

Alain hocha la tête.

— Et on ne peut pas complètement accéder à la première.

Ils rentrèrent en silence. Dans l’obscurité, les images des monstres continuaient de flotter dans leur esprit. Comme si, derrière le spectacle, quelque chose de plus ancien persistait. Invisible.

Mais toujours présent.

Nyepi, nouvel an balinais

La veille, l’île avait changé de rythme.

Partout, des ogoh-ogoh traversaient les rues, portés par des groupes de jeunes, secoués, tournoyés, comme pour chasser quelque chose d’invisible. Les tambours résonnaient, les cris montaient, et la nuit semblait plus dense que d’habitude.

Puis, brusquement, tout s’était arrêté.

Le matin de Nyepi, Alain se réveilla dans un silence qu’il n’avait jamais connu. Pas un moteur. Pas une voix. Même les oiseaux semblaient hésiter. Il resta allongé quelques secondes, comme pour vérifier que ce calme était réel.

À côté de lui, Chantal ouvrit les yeux.

— C’est aujourd’hui.

Il hocha la tête. Kadek leur avait expliqué : pas de sortie, pas de lumière la nuit, pas de bruit, pas d’activité.

— L’île se repose, avait-il dit. Et nous aussi.

Ils restèrent à Nami House. Le jardin, habituellement traversé de petits bruits — pas, voix, vaisselle — semblait suspendu. Même Desa parlait à voix basse. Ils prirent leur petit-déjeuner lentement, presque en silence. Chaque geste devenait visible. Chaque bruit, même infime, prenait une importance nouvelle.

Alain sortit sur la terrasse. La rue était vide. Complètement. Une route sans circulation, sans passage, sans attente.

— On dirait que le monde s’est arrêté, dit-il.

Chantal le rejoignit.

— Ou qu’il respire enfin.

La journée s’étira sans repères habituels. Ils lurent un peu. Alain écrivit quelques lignes, puis s’arrêta.

— Même écrire me paraît trop, dit-il.

Ils restèrent longtemps à ne rien faire. Pas par contrainte. Mais parce que tout invitait à cela. Ne rien ajouter. Ne rien troubler.

Dans l’après-midi, la chaleur devint plus douce. Un vent léger traversa le jardin. Quelque part, un coq chanta, puis plus rien. Le silence n’était pas vide. Il était plein, presque matériel. Comme une présence.

Chantal s’allongea sur un transat.

— Tu te rends compte, dit-elle, on ne peut aller nulle part… et pourtant je n’ai pas envie de partir.

Alain sourit.

— Parce qu’il n’y a rien à chercher.

Le soir tomba lentement. Sans éclairage extérieur, l’obscurité fut totale. Le ciel apparut alors, immense, profond, saturé d’étoiles.

Alain leva les yeux.

— Je n’ai jamais vu ça.

Chantal resta silencieuse. Ils regardèrent longtemps. Sans parler. Sans bouger. Comme si ce silence, cette obscurité, cette immobilité faisaient partie d’un même geste.

Avant de se coucher, Alain murmura :

— On devrait faire ça plus souvent.

— Arrêter ?

— Oui.

Chantal réfléchit.

— On oublie.

Il acquiesça.

— Ici, ils n’oublient pas.

La nuit fut calme. Profondément calme. Et au matin, lorsque les premiers bruits revinrent, discrets d’abord, puis plus présents, Alain eut l’impression que quelque chose en lui résistait. Comme s’il voulait garder un peu de ce silence. Un peu de cette suspension.

Quelque chose de simple.

Et d’essentiel.

Les peintures de Mako

Mako les invita plusieurs fois dans son atelier à prendre le café.

L’endroit avait changé, lui aussi. Toujours ouvert sur l’extérieur, toujours traversé par la lumière, mais plus dense, plus habité. Des toiles s’empilaient contre les murs, certaines achevées, d’autres à peine commencées. L’odeur de peinture fraîche se mêlait à celle du bois et de l’humidité.

Ses toiles avaient changé. Plus graphiques. Plus colorées. Mais aussi plus tendues, comme si quelque chose cherchait à apparaître.

— Bali change, dit-il. Moi aussi.

Alain observait sans parler. Il reconnaissait des silhouettes — mais transformées, presque fragmentées. Comme vues de l’intérieur. Il resta longtemps devant une peinture représentant une silhouette solitaire. Elle était à peine dessinée, presque absorbée par la toile. Une présence plus qu’une figure.

— C’est toi ? demanda-t-il.

Mako haussa les épaules.

— Ou toi.

Un léger sourire passa sur son visage, puis disparut. Alain ne répondit pas. Il continuait de regarder la toile, comme si quelque chose en elle le retenait.

— Tu vois, ajouta Mako, ici… on finit toujours par se perdre un peu.

— Et après ? demanda Chantal.

— Après… on voit ce qui reste.

Le silence s’installa.

Au loin, un chien aboya, puis plus rien. Alain sentit que cette phrase s’installait en lui, lentement. Se perdre. Voir ce qui reste. Il pensa aux jours passés, aux routes sans but, aux visages croisés, à la crémation, au temple. À tout ce qui ne s’expliquait pas vraiment.

— Et toi, qu’est-ce qu’il reste ? demanda-t-il.

Mako réfléchit un instant.

— Des couleurs… et des questions.

Chantal s’approcha à son tour de la toile.

— On dirait quelqu’un qui hésite entre partir et rester.

— Peut-être, dit Alain.

Il regarda la silhouette.

Puis il ajouta, presque pour lui-même :

— Ou quelqu’un qui a déjà quitté quelque chose… sans encore savoir quoi.

Cette phrase resta suspendue. Comme la peinture. Comme leur présence ici.

Et, longtemps après avoir quitté l’atelier, elle continua d’accompagner Alain, discrète mais persistante, comme une question à laquelle il n’était pas pressé de répondre.

La pluie

Un après-midi, la pluie tomba soudainement, violente et chaude.

Le ciel s’était assombri en quelques minutes, comme tiré d’un seul geste. Puis l’eau avait éclaté, dense, presque verticale, frappant les toits, la terre, les feuilles avec une intensité vivante. Ils s’étaient réfugiés sous un abri de fortune, une avancée de tôle ondulée au bord de la route. L’air était chargé d’odeurs : terre mouillée, végétation écrasée, fumée lointaine.

Chantal regardait l’eau tomber. Pas seulement la pluie. Les rigoles qui se formaient, les gouttes qui rebondissaient, les feuilles qui ployaient sous le poids de l’eau.

— Tu crois qu’on reviendra encore ?

Sa voix se perdit presque dans le vacarme. Alain prit le temps. Il regarda la route devenue rivière, la lumière qui changeait, les silhouettes floues au loin.

— Je ne sais pas.

Un silence. Mais ce silence n’était pas vide. Il était traversé par le bruit continu de la pluie, comme un fond sur lequel leurs pensées pouvaient se poser.

— Mais je sais qu’on est là maintenant.

Chantal ne répondit pas tout de suite. Elle s’approcha légèrement et posa sa tête sur son épaule. Le contact était simple, familier, et pourtant différent dans ce moment suspendu.

L’eau coulait partout. Sur la route. Sur les pierres. Sur leurs mains. Alain sentit une forme d’apaisement inattendu. Comme si cette pluie effaçait quelque chose — non pas des souvenirs, mais l’urgence de les retenir.

— Tu entends ? murmura Chantal.

— Quoi ?

— Rien justement… tout le reste disparaît.

Il écouta. Elle avait raison. La pluie remplissait tout l’espace. Il n’y avait plus d’avant, plus d’après. Seulement ce moment. Elle releva légèrement la tête.

— Ça ne me rend pas triste.

— Non, dit Alain.

Il regarda au-delà du rideau d’eau.

— Moi non plus.

La pluie continuait, obstinée, vivante. Et sous cet abri fragile, ils restaient là, immobiles, comme protégés par quelque chose de plus vaste que le simple toit au-dessus d’eux.

Le carnet d’Alain

Les matins suivants, Alain se mit à écrire plus sérieusement. Pas un journal intime, pas vraiment. Plutôt des fragments. Des souvenirs d’avant Bali, mêlés à ce qu’il vivait ici.

Un matin, Chantal le surprit.

— Tu écris depuis longtemps ?

— Non… j’essaie de retenir ce qui disparaît.

Elle s’assit en face de lui.

— Et ça marche ?

Il hésita.

— Pas vraiment. Mais ça m’oblige à regarder.

Chantal prit alors son appareil photo.

— Moi aussi.

Une rencontre inattendue

Un jour, au détour d’un café, ils rencontrèrent Pierre, un Français installé à Peliatan depuis plus de vingt ans.

— On ne vient que pour deux mois, dit Chantal.

Pierre sourit.

— C’est comme ça que ça commence.

Ils passèrent l’après-midi à discuter.

Pierre leur parla de son choix de rester, des difficultés aussi.

— Bali n’est pas un rêve, dit-il. C’est un endroit réel. Avec ses contradictions.

Alain apprécia cette honnêteté.

— C’est pour ça qu’on y revient.

Le temple caché

Pierre leur indiqua un petit temple, peu fréquenté.

— Pas sur les cartes, dit-il.

Ils y allèrent au lever du soleil. Une brume légère s’accrochait encore aux feuillages. Le chemin étroit serpentait entre des racines épaisses et des pierres irrégulières, comme si la nature avait lentement repris possession des lieux.

Le temple apparut peu à peu, presque dissimulé sous une végétation dense. Des statues de pierre, plus ou moins moussues, bordaient l’entrée. Certaines avaient le visage adouci par le temps, d’autres semblaient encore veiller, impassibles, les yeux à demi fermés.

Le lieu était presque désert. Une vieille femme préparait des offrandes. Assise au sol, elle disposait avec soin des fleurs vives dans de petites corbeilles tressées, ajoutant quelques grains de riz, un bâton d’encens. Ses gestes étaient lents, précis, habités.

Une odeur mêlée de fleurs, de fumée légère et de terre humide flottait dans l’air.

Plus loin, un murmure d’eau se faisait entendre. En s’approchant, ils découvrirent une source sacrée. L’eau claire jaillissait d’une paroi sculptée et s’écoulait dans un bassin de pierre. Trois Balinais s’y succédaient en silence, entrant dans l’eau avec respect. Chacun s’arrêtait devant les jets, joignait les mains, puis se penchait pour laisser l’eau couler sur son visage et son corps, comme un geste ancien, répété depuis toujours.

Alain et Chantal observaient, sans oser s’approcher davantage. Ils restèrent silencieux longtemps.

Le bruit de l’eau, les gestes lents, la présence des statues — tout semblait suspendu hors du temps.

Chantal murmura :

— C’est différent ici.

Alain regarda la source, les silhouettes recueillies, les pierres habitées.

— Oui… on n’est pas des visiteurs.

Il ajouta, plus doucement :

— On est juste de passage… et ça suffit.

Ils n’étaient pas non plus chez eux. Mais quelque part entre les deux. Dans cet espace fragile où l’on n’appartient pas, mais où l’on est pourtant pleinement présent.

Les rizières de Jatiluwih

Alain en parlait depuis leur arrivée.

— Tu vas voir, ce n’est pas comme ailleurs.

Il avait repéré, lors de ses séjours précédents, une entrée discrète, presque invisible, loin des parkings et des guichets officiels.

— On peut entrer sans passer par le circuit touristique, dit-il avec un léger sourire.

Ils partirent tôt, comme souvent. La route s’élevait doucement vers les hauteurs, l’air devenait plus frais, plus léger. Peu à peu, le paysage s’ouvrit.

Et soudain, les rizières apparurent. Immenses. À perte de vue. Des terrasses parfaitement dessinées épousaient les courbes de la montagne, comme une œuvre patiente façonnée par des générations.

Chantal s’arrêta net.

— C’est…

Elle ne termina pas sa phrase.

— Oui, répondit Alain doucement.

Ils empruntèrent un petit sentier étroit, bordé d’herbes hautes et de canaux d’irrigation où l’eau circulait lentement.

Le silence était différent ici. Plus vaste. Ponctué seulement par le bruit de l’eau, le chant des insectes, et parfois une voix lointaine. Ils marchaient lentement, presque instinctivement. Chaque pas semblait demander une attention particulière.

Un homme travaillait dans une parcelle, penché dans l’eau, répétant des gestes précis.

Alain s’approcha.

— Bonjour.

L’homme releva la tête, sourit. Un sourire simple, immédiat. Quelques mots furent échangés, mêlant anglais hésitant et gestes. Puis chacun reprit sa place, naturellement.

Ils s’assirent un moment sur le bord d’une terrasse.

Le camaïeu des verts, presque irréel, vibrait sous la lumière du matin. L’eau reflétait le ciel, fragmenté par les jeunes pousses de riz.

Un vent léger parcourut les rizières. Une ondulation lente, presque hypnotique.

Chantal ferma les yeux un instant.

— On dirait que tout respire ensemble.

Alain regardait au loin.

— Oui… et nous, on essaie juste de suivre.

Ils restèrent là longtemps, sans chercher à aller plus loin. Comme si cet endroit n’appelait pas à être parcouru. Mais simplement habité, le temps d’un instant.

Ce qui reste

Les semaines passèrent.

Ils s’habituèrent à cette lenteur, à cette simplicité.

Alain photographia beaucoup et écrivit un peu.

Chantal et lui parlèrent aussi, plus qu’avant. De leur vie, de leurs enfants, de leurs petits-enfants, de ce qu’ils avaient fait et de ce qu’ils n’avaient pas fait.

Un soir, tout en sirotant une bière Bali Hai sur la terrasse, Alain dit :

— Je crois que ce voyage est différent.

— Oui.

— C’est peut-être le plus important.

Chantal ne répondit pas. 

Elle savait…

Les doutes

Un jour, la fatigue les rattrapa. Pas une fatigue physique. Quelque chose de plus diffus, de plus profond. Comme si tous les moments accumulés — les routes, les visages, les silences, les cérémonies — commençaient à peser doucement en eux.

Ils étaient assis sur la terrasse de Nami House. La lumière de fin de journée glissait lentement sur les pierres du jardin. La fontaine continuait son murmure régulier.

— Et après ? demanda Chantal.

Sa voix était calme, mais quelque chose avait changé.

— Après quoi ?

— Après ce voyage.

Alain comprit. Il ne répondit pas tout de suite. Il regarda le jardin, les fleurs, les ombres qui s’allongeaient.

— On rentrera.

Le mot resta suspendu.

Rentrer. Comme s’il désignait quelque chose de simple. Et pourtant.

— Et tout redeviendra comme avant ?

Cette fois, Alain prit plus de temps. Il pensa à leur appartement, aux habitudes, aux gestes répétés sans y penser. Il pensa aussi à ce qu’ils venaient de vivre. À ce qui s’était déplacé, sans bruit.

— Peut-être pas.

Chantal le regarda.

— Tu crois que ça change vraiment quelque chose ?

Il hésita.

— Je ne sais pas si ça change le monde… mais ça change la manière de le regarder.

Un silence. Le bruit de la fontaine, encore. Toujours.

— Et ça suffit ? demanda-t-elle.

Alain sourit légèrement.

— Parfois oui.

Il marqua une pause.

— Parfois non.

Chantal baissa les yeux.

— J’ai peur que tout s’efface.

Il secoua doucement la tête.

— Non… ça ne s’efface pas.

— Alors ça devient quoi ?

Il chercha. Longtemps.

— Ça reste quelque part.

— Où ?

Il posa la main sur la table, puis la retira, comme si le geste n’était pas suffisant.

— Je ne sais pas… mais ça revient, autrement.

Le soleil disparaissait lentement derrière les habitations. La lumière devenait plus douce, plus incertaine.

— Tu sais, dit Chantal, parfois j’ai l’impression qu’on a vécu plus ici en quelques semaines que pendant des années en France.

Alain acquiesça.

— Parce qu’on a regardé.

— Ou parce qu’on avait le temps.

— Peut-être les deux.

Un autre silence. Mais celui-ci n’était pas inconfortable. Il était plein de ce qu’ils ne disaient pas encore.

— Et si on ne savait plus revenir à avant ? murmura Chantal.

Alain la regarda.

— Peut-être que ce n’est pas le but.

Elle releva la tête.

— Alors quoi ?

Il inspira doucement.

— Continuer… avec ça.

Il désigna vaguement l’espace autour d’eux. Mais ce geste englobait bien plus que le jardin.

Chantal suivit son regard. Puis elle hocha lentement la tête. Sans être certaine. Mais sans refuser non plus.

Ce “peut-être” contenait à la fois une inquiétude et une promesse.

La toile offerte

Quelques jours avant leur départ, Mako leur offrit une peinture.

La toile était encore légèrement humide. Les couleurs, profondes, semblaient vibrer sous la lumière de fin d’après-midi. On y distinguait deux silhouettes.

— Pour que vous n’oubliiez pas.

Alain la prit avec précaution. Il observa longtemps, comme s’il cherchait à entrer dans l’image, à reconnaître ce qui lui échappait encore.

— On n’oubliera pas.

Mako secoua doucement la tête, un sourire à peine esquissé.

— Ce n’est pas ça, répondit-il. C’est pour vous rappeler qui vous êtes ici.

Un silence s’installa.

Au loin, on entendait un scooter passer, puis plus rien, sinon le froissement léger des feuilles autour de l’atelier.

Chantal s’approcha. Elle regarda la toile à son tour.

— On dirait nous… mais ce n’est pas vraiment nous.

— Peut-être que si, dit Alain.

Il suivait du regard les deux formes peintes, leurs contours incertains, comme en mouvement.

Quelque chose dans cette image résistait aux mots.

Comme l’île elle-même.

La dernière nuit

La veille du départ, ils restèrent longtemps sur la terrasse.

Le bruit de la fontaine semblait plus présent que jamais.

— Tu changerais quelque chose ? demanda Chantal.

Alain réfléchit.

— Non.

Puis il ajouta :

— Si, peut-être… être venu plus tôt.

Chantal sourit.

— On est venus au bon moment.

Ils restèrent silencieux.

Pas par manque de mots.

Parce que tout était déjà dit.

Le départ

Le dernier jour arriva sans prévenir.

Kadek et Desa étaient là.

Mako aussi.

Personne ne parlait beaucoup.

— Revenez, dit Desa.

Chantal sourit.

— On essaiera.

Dans la voiture, Alain regarda une dernière fois les rizières.

Puis il ferma les yeux.

Ce n’était pas un adieu.

C’était autre chose.

Peut-être une manière d’emporter Bali avec eux.

Le retour

Dans l’avion, cette fois, Alain ne regarda pas tout de suite par le hublot.

Il ouvrit son carnet.

Puis il écrivit une seule phrase :

“On ne revient jamais vraiment des endroits qui nous ont changés.”

Chantal posa sa main sur la sienne.

— Tu écris encore ?

— Oui.

— Alors ça continue.

Il sourit.

Oui.

Ça continuait….

Mako, l’artiste et loueur de motos

Fin

© Alain Diveu

Image
Déjà dernière semaine à Bali
01/05/2026
Image
Bali fini ? Balivernes !
14/04/2026
Image
Bali sans les Balinais, c'est ballot !
01/04/2026
Previous post
Traduction

© Alain Diveu 2019-2026

@ Alain Diveu 2026

Add comment

Comments